Culture, Environnement: Quand le Musée passe au crible son impact environnemental
«Adjugé, vendu ! » Alors que le marteau du commissaire-priseur vient tout juste de retentir, Pierre Fabry, directeur des Archives départementales, laisse entendre : « Sous réserve de l’exercice du droit de préemption de l’État au bénéfice des Archives départementales des Hautes-Alpes ». Une petite phrase magique, certes très solennelle. Mais surtout un coup de théâtre entre les murs de la salle des enchères de la rue Vendôme, à Lyon. Un souvenir qui résonne encore dans l’esprit de Pierre.
L’histoire ? Début septembre, la maison de vente de Baecque et associés présentait un objet rare, vieux de plus de 350 ans. Un atlas entièrement manuscrit, cartouches calligraphiés à la plume, reliefs de nos vallées en aquarelle ultra léchées, roses des vents pareilles à des œuvres d’art, détails d’une précision millimétrée pour figurer nos villages. 58 cartes, représentant Orpierre, Arvieux, Saint-Martin [de Queyrières] et « ses confins », [Baillage] de Gap et « ses contreforts », [Gouvernement] de Briançon… Et des choses plus « exotiques », note Pierre. Comme l’île de La Rochelle, d’Ischia en Italie, le Léman suisse… Une succession de planches illustrées « sans réelle logique géographique ». Mais toutes signés, entre 1661 et 1663, d’une même main. Celle de Jean Videl de Briançon.
Un notable Haut-Alpin ayant officié au sein « du corps de ville de Briançon sous l’Ancien régime. Un peu l’équivalent d’un conseiller municipal à l’heure actuelle », déroule Pierre. Jean, frère de Louis, compagnon d’armes de Lesdiguières et premier biographe du connétable de France au passé encore controversé.
Retour en ce début septembre de l’an de grâce 2025. Jour de vente à Lyon. Dans l’assistance, Pierre. C’est tout spécialement pour l’atlas de Jean Videl qu’il a rallié la capitale des Gaules. Un ouvrage qui reposait chez un collectionneur privé lyonnais.
Jusqu’à ce que Pierre pose les yeux sur celui qui n’était alors abrité que par une petite vitrine en verre. Contrôle visuel : très bon état. Et préalable sine qua non, l’ouvrage s’avère libre de toutes revendications (d’anciens propriétaires, d’un musée, de la Bibliothèque nationale de France…). « Pas de doute, il fallait y aller », confie Pierre.
Mise à prix à 20 000 euros. La mission de Pierre : ramener ce trésor local à la maison. La pression d’un budget contraint et indérogeable s’est vite fait ressentir. 14 h 30, la vente commence. Les passions se déchaînent. Jusqu’à faire atteindre des sommets. Y compris pour « des lots d’intérêt mineur. Je n’étais vraiment pas sûr que ça fonctionne. D’autant que l’atlas était la plus belle pièce de la vente. À tel point qu’il a même eu le droit à un article dédié dans La Gazette Drouot », se remémore Pierre.
16 heures. Arrive enfin la pièce tant attendue. Étonnamment, le prix ne décolle pas. Juste une enchère au téléphone, à la mise à prix. Pierre sait que le moment est tout proche. Personne ne renchérit. Soulagement. Le commissaire-priseur est sur le point de clore la vente de son marteau. Ne pas louper le coche : « Dès qu’on passe au lot suivant, c’est trop tard », explique le directeur. « Adjugé, vendu ! » : enfin le signal. Pierre se lance et prononce la fameuse phrase de préemption. Le nouvel acquéreur n’a d’autre choix que de céder aux Archives l’objet (au prix adjugé). L’atlas Videl rentre au bercail.
Deux agents des Archives seront missionnés pour le récupérer quelques jours plus tard. Ils ne viendront pas les mains dans les poches. Mais avec une boîte de conservation en carton ignifugé, créée tout spécialement pour le Videl.
Comment Pierre est-il tombé sur cet ouvrage, qui fera sans doute partie des plus belles pièces des Archives départementales des Hautes-Alpes ? « Nous avons un système de veille des ventes aux enchères. Mais cette fois-ci, les collègues du parc des Baronnies provençales ont été plus rapides et nous ont immédiatement avertis », explique Pierre. Après quelques recherches complémentaires, il s’est rapidement avéré que l’atlas Videl présentait un intérêt patrimonial tout particulier. Il a alors fallu passer quelques coups de fil pour être sûr que ni la bibliothèque d’étude et du patrimoine de Grenoble ni les Archives des Départements voisins n’avaient de velléités. Les Hautes-Alpes avaient le champ libre.
Ne restait plus qu’à convaincre le ministère de la Culture pour obtenir le droit de préempter. Là non plus, pas besoin de grands discours. L’évidence a parlé d’elle-même. Tout comme le bon sens de ne pas rendre à César ce qui appartient aux Hautes-Alpes.
Une restauration de haut vol courant 2026
Le temps n’a eu que peu de prise sur lui. Et malgré ses 360 et quelques années, l’atlas réalisé par Videl entre 1661 et 1663 est « en très bon état », constate Christine, restauratrice et relieuse des Archives départementales. Celui qui a fait l’objet de restaurations par le passé, passera entre de nouvelles mains expertes afin de l’aider à traverser les siècles à venir. « Les peintures et l’encre utilisées par l’auteur contiennent du fer. Dans une atmosphère trop humide, se produit un phénomène de corrosion. En gros l’encre et la peinture mangent le papier », explique Christine, les yeux plongés sur les topographies d’une minutie incroyable.
Et en effet, à y regarder de plus près, ici et là, les liserés noirs qui entourent chacune des 58 cartes réunies en un seul et même volume ont commencé à grignoter la matière à base de lin. « De très bonne qualité », note au passage la relieuse. De quoi nécessiter une intervention qui sera confiée à des spécialistes. Spécialistes qui auront aussi à exercer leurs talents au niveau de la reliure en tant que telle. « Les pages ont été collées sur les onglets, des pièces cartonnées très rigides », détaille Christine. Trop rigides, « ce qui provoque une pliure qui, à terme, peut entraîner la déchirure des pages. Il n’a pas été conçu pour être manipulé ». Une hypothèse que vient renforcer la couleur des bleus « qui n’ont pas trop bougé ». Et avant que le futur prestataire ne relie de nouveau ses pages, l’atlas sera rendu aux Archives qui pourront ainsi procéder à sa numérisation dans les meilleures conditions. « Mais il faudra faire preuve d’un peu de patience », prévient Pierre Fabry, directeur des Archives, qui a bon espoir que ces deux opérations interviennent dans le courant de 2026.
Dès le début de l’année prochaine, sera ainsi lancée une procédure d’appel d’offres en bonne et due forme. Côté cahier des charges, Christine planchera sur tous les détails pour que l’atlas Videl se retrouve entre les mains les plus habiles qui soient.
Pourquoi ? Pour qui ? Quelle logique préside à sa réalisation ? Trois questions qui restent en suspens. « La seule chose dont nous soyons sûrs, c’est l’identité de son auteur qui se cite à plusieurs reprises, notamment dans les cartouches. On connaît aussi par ce biais sa date de réalisation, entre 1661 et 1663. On note également que certaines cartes ne sont pas terminées. Mais c’est à peu près tout », confie Pierre Fabry, directeur des Archives départementales.
L’atlas signé Jean Videl de Briançon, que vient d’acquérir le Département, recèle encore bien des secrets.
Secrets qui pourraient un jour trouver réponses. De retour sur ses terres natales il y a tout juste quelques semaines, il suscite déjà la curiosité de la communauté scientifique, amateurs et universitaires. De multiples demandes qui n’attendent que la numérisation « qui sera réalisée dès que possible », histoire de partager ce pan du patrimoine haut-alpin avec un maximum de personnes. Mais avant cela, « l’atlas devra faire l’objet d’une campagne de restauration. Il faudra donc faire preuve d’un peu de patience », prévient Pierre.
Stéphanie Cachinero